Jeanne  d'Arc
1412 - 1431

Elle regarda sa fille brûler. Puis elle passa vingt-cinq ans à faire en sorte que ce soient les juges qui soient rappelés comme des criminels. Elle s’appelait Isabelle Romée, et elle ne s’arrêta jamais.

Le 30 mai 1431, Jeanne d’Arc fut brûlée vive sur le bûcher sur la place du marché de Rouen. Elle avait dix-neuf ans. L’accusation était l’hérésie. Le procès qui la condamna avait été conduit par l’évêque Pierre Cauchon, un homme qui avait des raisons politiques de la vouloir morte, devant un tribunal rempli de ses alliés.

Jeanne avait demandé à plusieurs reprises à faire appel au pape. Sa demande fut refusée. Elle ne bénéficia pas d’une défense légale adéquate. Le verdict n’a jamais été en doute.

Isabelle Romée était l’épouse d’un paysan d’un petit village de Lorraine. Elle avait appris à sa fille à filer, à prier, à tenir une maison. Elle avait cinq enfants. Lorsque Jeanne, adolescente, commença à entendre des voix et annonça vouloir mener les armées de France, Isabelle tenta de l’en empêcher, allant même jusqu’à arranger un mariage pour la garder à la maison. Cela ne fonctionna pas. Jeanne partit quand même.

Ce qu’Isabelle pensa en observant les événements des années suivantes ne nous est pas entièrement parvenu. Ce qui nous est parvenu, c’est ce qu’elle fit ensuite.

Le père de Jeanne, Jacques, serait mort de chagrin dans les mois suivant l’exécution. Isabelle, elle, ne mourut pas de douleur. Elle s’installa à Orléans en 1440, où la ville lui accorda une pension en reconnaissance de ce que sa fille avait accompli en libérant le siège anglais onze ans plus tôt. Et elle se mit au travail.

D’abord en silence, puis avec une urgence croissante, elle commença à rassembler des preuves. Elle recueillit des témoignages de prêtres, de voisins, d’amis d’enfance, de soldats et de toute personne ayant connu Jeanne ou assisté à son procès. Elle voyagea. Elle écrivit des lettres. Elle adressa des suppliques à Rome.

L’Église qui avait brûlé sa fille était la seule institution ayant l’autorité de réhabiliter son nom. Isabelle le savait, et elle poursuivit malgré tout. Elle présenta une requête au pape Nicolas V. Lorsqu’il n’agit pas, elle continua. Lorsque le pape Calixte III monta sur le trône, elle présenta à nouveau sa demande. Cette fois, avec le soutien du grand inquisiteur de France, Jean Bréhal, qui avait construit son dossier juridique pendant des années, les choses commencèrent à avancer.

Des hommes puissants lui conseillèrent d’abandonner. Un haut prélat lui dit en 1455 de renoncer à sa cause. Elle l’ignora.

Le 7 novembre 1455, Isabelle Romée se rendit à Paris. Elle avait entre soixante-cinq et soixante-dix ans. Elle entra dans la cathédrale Notre-Dame, remplie de centaines de personnes qui avaient entendu dire qu’une mère cherchait à défendre la cause d’une fille morte depuis vingt-quatre ans. Elle remonta la nef jusqu’aux commissaires pontificaux. Elle se jeta à leurs pieds, leva le rescrit papal autorisant l’enquête et pleura. Puis elle prononça son discours.

Elle l’avait préparé avec soin. Il commençait par les mots qui l’avaient portée pendant vingt-cinq ans :

« J’avais une fille née d’un mariage légitime, que j’avais dûment pourvue des sacrements du baptême et de la confirmation et élevée dans la crainte de Dieu et le respect de la tradition de l’Église. Elle ne pensa, ne dit ni ne fit jamais rien contre la foi. Certains ennemis la firent juger par un tribunal religieux.

Malgré ses dénégations et ses appels, tant tacites qu’exprimés, et sans aucune aide pour sa défense, elle fut soumise à un procès perfide, violent, inique et pécheur. Les juges la condamnèrent faussement, injustement et criminellement, et la mirent à mort de manière cruelle par le feu. »

Elle conclut par quatre mots : Je demande sa réhabilitation.

Le tribunal fut visiblement ému. Les chroniques racontent que beaucoup de ceux présents se joignirent à voix haute à la supplique, comme si un seul grand cri de justice jaillissait de toute la foule.

Le procès qui suivit dura des mois. Plus de cent témoins furent appelés.

Beaucoup des hommes qui avaient participé au procès de condamnation de 1431 affirmèrent alors ne plus se souvenir des détails. Les preuves de corruption judiciaire, de manipulation politique, de fraude procédurale et de cruauté délibérée furent exposées en détail. La cour conclut que le procès initial avait été mené de mauvaise foi, que les accusations étaient frauduleuses, que Jeanne avait été privée de ses droits fondamentaux à la défense et que le verdict avait été guidé par une vengeance personnelle et politique plutôt que par une véritable constatation d’hérésie.

Le 7 juillet 1456, la condamnation fut déclarée nulle et sans effet. Jeanne d’Arc fut officiellement réhabilitée. Les juges de 1431 furent désignés comme ayant agi de manière criminelle.

Isabelle était présente pour le verdict. Elle était encore là trois semaines plus tard lorsque la ville d’Orléans organisa un banquet pour célébrer.

Elle avait passé la majeure partie des vingt-cinq années intermédiaires à lutter pour ce moment. L’archevêque qui lui avait dit d’abandonner l’année précédente faisait partie de ceux qui durent accepter l’issue.

Isabelle Romée mourut le 28 novembre 1458, deux ans après que le nom de sa fille fut réhabilité. Elle ne s’était jamais accordé de repos tant que cela n’avait pas été accompli. Le nom de famille Romée, selon certains historiens, lui aurait été donné après un pèlerinage à Rome qu’elle fit dans sa jeunesse, à pied, à travers montagnes et terres de brigands, pour des raisons aujourd’hui inconnues.

Jeanne d’Arc fut canonisée comme sainte par l’Église catholique en 1920.

Le chemin vers cette reconnaissance passa directement par le travail que sa mère accomplit, témoignage après témoignage, lettre après lettre, supplication après supplication, pendant vingt-cinq ans après que le feu se soit éteint.